Je mange cru et j »aime ça ! Chronique

J’aime tellement ça que cela a changé ma vie… Au point que je me consacre avec gourmandise et passion à l’élaboration d’une nouvelle grammaire culinaire qui bouscule véritablement la tradition. Nos habitudes, et plus largement notre relation à la nourriture, à la terre dont nous nous nourrissons et à notre santé.

J’ai un profond respect pour le monde végétal. C’est à notre terre que je rends des comptes. C’est pour elle que je travaille jour et nuit. C’est elle qui me gouverne, qui est au dessus de ma tête… Au propre et au figuré, puisque avec 25 tonnes de terres sur les écoutilles de mon bateau, je l’ai mise entre le ciel et moi… Quand l’eau de la Seine coule entre nous… J’entretiens avec elle, la terre, au sens minéral, végétal, animal, une complicité qui nourrit  mon travail et ma joie. J’aime entretenir des échanges surprenants et très émouvants quoique parfois très banals avec les animaux : ils n’ont pas que des choses géniales et bouleversantes à dire-pas beaucoup plus que nous-, mais très souvent beaucoup plus d’amour et beaucoup moins d’égo… ça fait la différence et ça vaut la peine, que dis-je, la joie, de s’intéresser à eux. Mais j’aime particulièrement être à l’écoute des plantes, des fruits, des légumes… et de leurs esprits-car ils en ont-même et surtout quand je les découpe et les cuisine dans le respect et l’amour de ce qu’ils sont et me permettent de faire. Je me fais leur interprète, leur ambassadrice. Dans le silence et la paix du cœur, je les écoute essentiellement… et je les réunis selon leurs affinités dans mes recettes. Si vous êtes sensibles à la joie qu’ont les cèpes et les panais à se retrouver dans mon risotto de panais aux cèpes pour échanger au plus haut niveau d’intimité, mêler leurs notes réglisses, boisées, animales et végétales, si vous surprenez dans le silence de vos papilles la jubilation qu’a ma crème aux cèpes à rebondir avec les grains de panais qui dialoguent avec elles avec plus d’esprit et plus longuement qu’aucun riz ne saurait le faire… Si vous percevez cela quand vous gouttez ma nourriture… Alors…Je suis heureuse.

Ma priorité avant que de vous restaurer, c’est de restaurer notre relation avec le vivant, le végétal, notre relation intime et forte, passionnée et reconnaissante. Mon bateau, l’instant cru  est une ébauche d’arche de Noé. Avec les vers, dans la soute, qui produisent généreusement leur lombricompost, précieux jus noir, extrêmement qui nourrit et permet mes cultures hors-sol en bacs sur les écoutilles du bateau, et les abeilles en haut sur le toit de la marquise, qui pollinisent avec ferveur les plantes qui me font l’honneur de pousser sur le bateau avec tant d’élégance. Oui, je vois une élégance à pousser

 

Ma priorité, c’est de restaurer notre relation avec le vivant

 

De façon aussi remarquable sur les écoutilles. Comme si elles ressentaient l’urgence de croître, de collaborer avec les humains pour exprimer la nécessité d’être à nos côtés. Et le délire à mon sens et mon cœur, ce n’est pas de le dire, c’est de ne pas le voir. Oui, nous avons gravement déliré avec l’infinie générosité de la terre et de toute la vie qu’elle abrite, qu’elle féconde et que nous maltraitons. C’est toute la chaine alimentaire que nous avons bouleversée, en témoignent les maladies et les désordres sanitaires que cela a engendrés… Et cela est bien la triste habitude de l’Homo sapiens… de saper et de détruire.

Le délire n’est pas non plus dans le fait de communiquer amicalement et intelligemment avec les plantes, les légumes, les abeilles et les verts… Le vrai délire irrécusable et sordide est bien d’avoir menacé jusqu’à éradiquer les verts de nos sols dévastés à mort par l’agriculture chimique et de mettre cruellement en péril les abeilles. Des enfants en Suède prennent sur les jours d’écoles pour polliniser les cultures avec de petits pinceaux… Où va-t-on ? Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

David Attenborough, qui les observe avec une rigoureuse passion, nous révèle comment les plantes ont véritablement utilisé les animaux, pas seulement les insectes pour leur pollinisation, donc leur survie, puisqu’elles ne peuvent bouger les unes vers les autres, mais aussi les oiseaux, les chauves-souris… et maintenant les petits d’hommes… Vous doutez toujours de leur intelligence ? Les plantes échangent leur nectar sucré en échange de leur pollinisation indispensable à leur survie. Les orchidées promettent du sexe mais ne donnent rien… Les plantes sont joueuses, facétieuses et tellement généreuses et intelligentes…

Leurs racines choisissent chaque seconde leurs chemins sous la terre pour croître sans rien attendre si ce n’est nous nourrir et remplir humblement leur mission de croissance.

Ainsi mon travail est un salut respectueux et reconnaissant aux plantes et aux animaux et aux minéraux que nous pillons pour survivre et mal vivre. Et surtout, je leur rends hommage de toute la subtilité de mon art pour célébrer la richesse végétale dans la volupté et la joie de la connaitre, pour interpréter dans ma cuisine crue ses partitions, jouer ses accords pour faire entendre au monde ce que je perçois d’elle… Un chant d’amour intarissable de beauté et de générosité.

Chou Brave 4 Février 2019